L’improvisation, le secret de la confiance en soi.


« Voici les règles pour votre performance :
Thématique : un tribunal au Congo.
Durée : 3 minutes.
Nombre d’acteurs : 2.
Règles : trente premières secondes non parlées. »

Le silence se fait. En face de moi, neuf personnes. A ma droite, Johan.

« Et c’est parti ! ».

Tribunal au Congo, tribunal au Congo. Un juge. Il faut un juge. Je me retourne vers Johan, lève les bras et maintient mes coudes dans le vide, comme s’ils reposaient sur une table, puis mime le geste de frapper la table à l’aide d’un marteau de président, symbole des juges. En face de moi, Johan entrecroise ses bras dans le dos. Nous nous faisons face en silence. Puis, nous décidons de faire semblant de parler.

« Vous pouvez parler.
– Silence à la cour ! M’écriais-je. Monsieur, je vous écoute.
– Madame la juge, on m’accuse à tort. Je n’ai rien fait, je ne suis qu’un honorable paysan ! S’exclame Johan. »

Une liaison neuronale se fait dans mon cerveau et je me retrouve à galoper pour me placer aux côtés du paysan.

« Oui, madame la juge, la victime ici présente … »

Blanc. Johan me regarde. Je regarde les mains entrecroisées derrière son dos. Il décroise ses mains et annonce :

« Oui, oui, je suis une victime. »

Je suis le mouvement :

« Oui, la victime ici présente a été accusée à tort et je demande qu’elle soit dédommagée. Reprend l’avocate. »

Je galope pour retourner à mon bureau.

« Vraiment ? Et bien monsieur, je vous écoute. Que s’est-il passé ? Demande la juge.
– On m’a volé ma petite fille et mes trois cochons madame ! Ils sont venus dans la nuit et ils m’ont tout pris.
– Très bien. Je demande donc à entendre la version de la petite fille. »

Johan galope de l’autre côté. Il prend une voix haut perchée :

« C’est faux, madame, on ne m’a pas enlevé, on m’a sauvé. Ce monsieur était méchant avec moi. Il me demandait de m’occuper des cochons, alors que je ne voulais pas. Couine la petite fille. »

Je galope.

« Objection ! clame l’avocate.
– Elle raconte des sottises, ce n’est qu’une petite feignasse ! Réplique le paysan. »

Je galope.

« Objection acceptée. Je demande maintenant à entendre les cochons. Proclame la juge. »

Johan galope.

« Grouiiin. Grouiin. Grouiiiiiiin. Raconte le cochon. »

Je galope.

« Objection. Ils racontent n’importe quoi ! Coupe l’avocate. »

Johan galope.

« Oui, c’est faux, je m’occupais bien d’eux et j’envoyais la petite fille dormir avec eux pour leur tenir compagnie. Ils racontent tous n’importe quoi, je vous le dis ! Martèle le paysan. »

Je galope.

« Silence dans la cour, je vous prie ! Réclame la juge. »

Le paysan s’apprête à répliquer, lorsque … « C’est fini ! ». Applaudissements.

J’ai le cœur qui bat rapidement, je suis tout excitée, mon cerveau est en ébullition, je souris comme une enfant. Franchement, c’était bien. Johan lui aussi a la banane.

Oui, j’ai commencé l’improvisation. Cet art théâtral qui consiste à créer une histoire, des personnages, un lieu, à partir de rien. Les seuls outils à disposition : l’imagination, le corps et la voix. Et c’est fou ce qu’on peut faire avec ces trois-là.

J’ai toujours été impressionnée par la capacité des acteurs et actrices à créer une histoire, à donner un contexte et à nous faire entrer en quelques secondes dans leur délire. Ça me paraissait si simple et si naturel lorsque je les regardais. J’avais l’impression qu’ils avaient tout préparé en amont, qu’ils n’avaient peur de rien. Faire le gorille sur scène ou se retrouver à mimer une chaude embrassade ne semblait pas les gêner. Je les admirais. Vraiment. Et j’ai toujours été curieuse du travail qu’il y avait derrière. Depuis le premier spectacle auquel j’avais assisté en 2016, j’ai su qu’un jour je tenterai moi aussi cette aventure. Ce jour est arrivé.

Et je peux te dire qu’il y en a du travail ! En seulement deux séances, je me suis rendu compte qu’ils m’avaient bien eu en me faisant croire que c’était si simple. Improviser demande de la pratique et surtout des compétences clefs : l’écoute, la créativité, l’humilité, le lâcher prise, l’acceptation, et bien sûr la co-construction.

Jusque-là, ce qui m’a le plus marqué, c’est la difficulté à sortir du cadre de mes pensées. Lorsqu’un thème est posé, comme par exemple : une demande en mariage, le cerveau va produire une multitude d’idées sans s’éloigner bien loin de la thématique. Or, c’est là la beauté de l’impro, le thème nous guide mais ne nous enferme pas. D’une demande en mariage, on peut atterrir au divorce des années plus tard sur la planète mars. La seule limite à l’histoire proposée est notre imagination !

Pour en savoir un peu plus sur ce que peut apporter la pratique de l’improvisation, je me suis adressée à Antoine. Antoine, acteur amateur, improvise depuis maintenant dix ans. S’il s’est lancé au départ, c’était pour vaincre sa timidité. Il donnait beaucoup d’importance à ce que les autres pouvaient penser de lui. En soirée, face à des inconnus, il avait tellement peur de répondre à côté, de ne pas être accepté, qu’il n’écoutait pas ce que la personne lui racontait et donc ne savait pas comment répliquer. Avec l’improvisation, il s’est rendu compte que ça n’était pas si grave de ne pas savoir quoi dire ou quoi faire. Il suffit d’être là, pleinement présent. Et surtout il suffit d’écouter et de regarder son coéquipier dans les yeux, pour que la prochaine réplique vienne tout naturellement. L’improvisation a été un outil pour qu’il puisse surpasser sa peur du rejet.

En improvisation, l’objectif est de créer un environnement bienveillant où il n’y a pas de jugement. Au contraire, l’erreur est belle et le ridicule est exacerbé. Il faut parvenir à ne pas juger l’autre, ni à se juger soi-même. Et c’est vrai qu’une fois que tu as grogné comme un porcelet devant vingt personnes, ton image en prend un coup mais ta peur du regard des autres a tendance à s’effondrer.

Antoine m’a aussi confié qu’improviser est venu réaffirmer sa philosophie de vie. Aujourd’hui, il est beaucoup moins angoissé quant à l’avenir. Lorsqu’il improvise, il doit trouver un certain confort dans une situation où il n’a aucun contrôle. Il doit savoir lâcher prise et accepter ce qui arrive. Et malgré le bordel sur scène, Antoine sait que ça va toujours bien se passer. Puis au pire, c’est cinq minutes un peu gênantes et c’est fini. Alors oui, aujourd’hui, il a plus confiance en la vie et surtout en sa capacité à s’adapter. En somme, l’improvisation lui a donné confiance en lui.

Si tu en as l’occasion, je te conseille vivement d’aller voir un spectacle d’impro. Je te garantis au moins un bon éclat de rire ! Et puis, si toi aussi tu as envie de tester, je suis sûre qu’il y a des ateliers d’improvisation prêt de chez toi.

Voilà quelques pistes :

  • Tu peux aller faire un tour sur le site de la Ligue Française d’Improvisation (oui, oui, elle existe !).
  • Pour les parisiens : Antoine a testé l’AFILA (L’Association Française de l’Improvisation Libre et à l’Américaine) et on me dit dans l’oreillette que le Cours Florent propose des stages d’impro (le prochain a lieu du 26 au 31 décembre, un joli cadeau de Noël).

C’est encore un peu la rentrée, et c’est toujours le moment de tester.

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