Qu’est-ce qu’une émotion ?


L’autre jour, j’aidais une amie à préparer un entretien d’embauche pour un poste de professeure des écoles à Londres. Elle devait expliquer à un élève de 4 ans ce que sont les émotions. Le téléphone sur haut-parleurs, je pris donc une petite voix et essaya de penser comme en 2004 lorsque je mesurais encore 1 mètre. Et là, j’appris à nouveau qu’être heureuse c’était sourire, être triste c’était pleurer et être en colère c’était crier.

C’est un peu réducteur comme explication, même pour un enfant de 4 ans, non ? Mais finalement, qu’est-ce qu’une émotion ? Personne ne me l’a jamais expliqué.

J’ai commencé à identifier plus clairement mes propres émotions en m’intéressant à la pleine conscience, mais je suis loin d’en avoir saisi toutes les nuances.

“[Les émotions sont] tous ces sentiments qui changent l’homme en l’entraînant à modifier son jugement et qui sont accompagnés par la souffrance ou le plaisir”.
– Aristote, Rhétorique, livre II, chap. 1, 1378a –

Ça fait quelques millénaires qu’Aristote a écrit ça et la définition d’une émotion fait encore débat. Même si, selon David Sander, un certain consensus a été trouvé aujourd’hui. Une émotion serait brève, focalisée sur un objet et constituée de deux étapes : la cause engendrée par l’objet en question, puis la conséquence liée à cet objet (l’action, l’expression faciale ou verbale, le sentiment, etc). Rien de bien surprenant ici, mais ça reste encore très abstrait.

Alors pour essayer de rendre ça plus concret, j’ai commencé par faire un tour du côté des neurosciences. Mauvaise pioche. Les émotions sont bien liées à des mécanismes physiques mais, aujourd’hui encore, ils ne peuvent pas être localisés précisément. Les anatomistes et neurologues en tout genre sont parvenus à démontrer que des “modules” cérébraux spécifiques étaient reliés à certaines émotions dites de base (la peur, la joie ou la tristesse). Seulement ces régions peuvent aussi être stimulées par beaucoup d’autres émotions. Il existe donc plusieurs “cerveaux émotionnels” interconnectés entre eux et non pas un seul lieu ou mécanisme à l’origine des émotions dans le corps. Un magnifique bordel à démêler.

Bon, ce qui est sûr, c’est que je la sens en moi cette émotion et qu’il se passe bien quelque chose sous ma peau. Mais encore une fois, le rapport émotion-corps n’est pas clair. Est-ce l’émotion qui provoque des réactions physiques ? Ou au contraire, est-ce que ce sont ces dernières qui sont à l’origine des émotions ? Et bien, il n’y a pas de réponse sûre. Il y a deux théories de base (qui se contredisent bien sûr) sur lesquelles les recherches d’aujourd’hui se fondent.

La première dite “périphéraliste” de William James affirme qu’une situation stimulante va provoquer en moi des changements corporels, qui a leur tour induiront une émotion.

évènement – réactions physiologiques – émotion

La seconde dite “centraliste” (Cannon & Bard) défend le fait que le stimulus externe vient affecter le système nerveux central qui produit alors une émotion, qui a son tour provoque des changements physiques.

évènement – système nerveux – émotion – réactions physiologiques

Je suis bien avancée avec ça. Depuis, beaucoup d’autres théories sont nées à partir de cette opposition. Je vais te les épargner (je ne les ai même pas toutes lu de toutes façons). Mais je tiens tout de même à te partager celle des marqueurs somatiques de Antonio Damasio (juste parce qu’il est encore vivant et fait des Ted X). Il désigne par “marqueurs somatiques” les sensations corporelles associées à une émotion (l’envie de vomir et le dégoût par exemple) et affirme que ces derniers influencent directement notre prise de décision. Il explique que ces marqueurs sont liés à des expériences émotionnelles passées et qu’ils sont réactivés face aux situations présentes et influent sur la décision prise.

« Les émotions et les sentiments ne sont pas une luxure, ils représentent la manière de communiquer nos états mentaux aux autres personnes. Ils sont aussi un guide pour pouvoir prendre des décisions ».
– Antonio Damasio –

Je reprends.

  1. Une émotion est donc brève et reliée à un objet.
  2. Elle affecte différentes parties du corps.
  3. Elle est associée à une réaction physique, elle-même marquée par des expériences émotionnelles passées qui influent sur la prise de décision face à un évènement extérieur (si on retient la théorie de A. Damasio).

Pour ce qui est de la cause à l’origine de l’émotion, encore une fois, il y a plusieurs points de vue (ça serait trop simple sinon). Selon les théories cognitives, il y a une étape avant l’émotion : l’évaluation préalable de la situation qui viendrait modifier l’émotion vécue. En même temps, il est vrai que je ne vais peut-être pas ressentir la même chose que toi en regardant un arbre se faire couper. Si je considère que cet évènement n’a aucune implication sur ma vie, qu’il n’a aucune signification particulière par rapport à mes valeurs et normes sociales, je ne vais sûrement pas ressentir d’émotion particulière. Par contre, si tu es un-e écologiste militant-e et que cet évènement va à l’encontre de toutes tes valeurs, tu risques sûrement de ressentir de la colère. C’est donc bien une évaluation subjective de la situation qui joue sur l’état émotionnel.

De plus, une émotion prépare le corps à agir. Si tu ressens de la colère face à cet arbre, tes muscles vont se contracter, ton rythme cardiaque s’accélérer, tu seras prêt-e à sauter sur le mec à la tronçonneuse pour lui arracher et la balancer au sol. Mais tu ne vas sûrement pas le faire. En effet, l’émotion prépare à agir, mais tu as la capacité de réguler ton processus émotionnel et de décider si oui ou non tu veux t’en prendre au mec à la tronçonneuse et donc transformer cette émotion en action.

Je reprends encore.

  1. L’évaluation d’une situation fait naître une émotion singulière en moi.
  2. Cette émotion provoque des changements physiques dans mon corps me préparant à agir.
  3. Mon cerveau saisit l’émotion ressentie et est dans la capacité de la réguler ou non, selon ma décision de passer à l’action ou pas.

Une émotion est donc un phénomène interne à moi-même qui survient automatiquement. Il s’agit d’un signal, d’un motivateur qui vient organiser mes comportements par rapport à mes buts, mes rôles ou encore mes valeurs.

Selon la psychothérapie, tout ce qu’on vient de voir explique que de nombreuses difficultés psychologiques soient provoquées par une volonté d’éviter de ressentir une émotion ou de réduire l’impact de cette expérience émotionnelle. Donc le fait de rejeter une émotion vient affecter notre santé mentale et physique.

C’est pourquoi il faut apprendre à accepter ses émotions. Je ne dis pas qu’il faille accepter une situation négative. Je dis (enfin je répète ce que les psychologues disent) qu’il faut accepter de ressentir l’impact émotionnel en soi. Il faut s’ouvrir à l’émotion, l’observer, la comprendre. Il faut en être conscient. Seule l’acceptation permet de dépasser l’émotion. Et depuis quelques années, la pleine conscience est utilisée comme outil pour soigner et prévenir ces difficultés psychologiques (stress, anxiété, dépression, etc).

Selon mon expérience, la pleine conscience désigne, entre autres, le fait d’être attentif à mon environnement, mais surtout d’être à l’écoute de mon corps et de mon être. Il ne s’agit pas seulement de méditation, mais d’une manière de vivre et de se relier au monde. Par exemple, l’autre jour je voulais absolument terminer cet article, ma journée était planifiée avec ce but précis. Seulement, je n’habite pas seule, et des évènements non prévus ont chamboulé mon organisation. J’ai donc ressenti de la frustration monter en moi. Et alors que mes pensées commençaient à tourner dans ma tête avec leurs chuchotements négatifs, “elle m’énerve à ne pas avoir anticipé sa réunion”, “je n’ai aucune envie de cuisiner”, “ils pensent vraiment que je n’ai rien à faire”, etc. Je me suis littéralement arrêtée et debout au milieu de la cuisine, j’ai fermé les yeux et j’ai observé. J’ai observé l’émotion dans mon corps. Mon cœur battait rapidement, je sentais une tension dans ma poitrine et une petite boule dans ma gorge. Puis, j’ai respiré et j’ai tenté d’accepter. Et alors, au lieu d’agir comme je l’aurai fait habituellement : faire la gueule, être désagréable ou encore partir déjeuner dans mon coin; j’ai continué à cuisiner avec plus de légèreté, la négativité est finalement partie et j’ai pu partager un bon risotto en famille.

Comprendre ses émotions c’est donc une première étape vers leur acceptation. Je t’invite à présent à essayer de les observer. Au début, ça peut être compliqué. Au début, je n’arrivai pas à voir l’émotion lorsqu’elle apparaissait, mais je la remarquais après coup (après avoir crié après quelqu’un par exemple). Puis, petit à petit, j’ai commencé à remarquer mes émotions, à prendre conscience qu’elles sont là et à les sentir dans mon corps. Chaque jour, j’apprends à mieux les observer et à les accepter (ou presque). La méditation aide aussi bien sûr, mais elle ne fait pas tout, il faut d’abord la volonté de reformater son cerveau.

Si tu le souhaites, voici un exercice simple à réaliser la prochaine fois que tu prends conscience d’une émotion (au moment même ou après coup) :

  • T’assoir en position de méditation et observer ce que tu sens dans ton corps.
  • Ou prendre un stylo et noter ce qu’il s’est passé et ce que tu ressens ou a ressenti.

Puis, pour continuer à en apprendre plus sur les émotions, je te conseille aussi le podcast Émotions. De belles interviews racontant la jalousie, la colère, la honte entremêlées de témoignages et d’explications scientifiques.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :