Mélissa, freelance set designer.


Mélissa Wago-Lala ne sculpte pas la pierre mais bien le décor des shootings photos des magazines de mode.

Jeudi dernier, mon ordinateur était posé sur une petite table ronde, un chaï latte à sa droite et un carnet jouant l’équilibriste à sa gauche. Dehors, le bruit irritant des voitures sur l’avenue Voltaire, à l’intérieur, Emeline et moi pianotant sur nos claviers respectifs. Commerciale chez les Cuistots Migrateurs, Emeline m’avait invité à venir y télétravailler. C’est un très bon petit resto d’ailleurs, je te le conseille si tu passes à Paris. Et alors que je sirotais le liquide froid et sucré de mon latte glacé, à la table d’à côté, j’entends parler de sculpture, de set et de design. Je tends l’oreille intriguée. Et après un petit moment à tergiverser avec moi-même, je me lance : « Excuse-moi, tu es sculptrice ? ».

Lorsque j’ai découvert le parcours de Mélissa, j’ai tout de suite eu l’impression qu’elle avait toujours su ce qu’elle voulait faire. J’avais ce cliché de l’artiste né avec un pinceau dans la bouche. Cliché qui englobe une part de vérité et la simplifie un peu trop.

Oui, Mélissa est née dans une famille d’artistes et d’artisans. Ses arrière-grands-parents étaient tourneurs-repousseurs et sa grand-mère, décoratrice. Toute son enfance elle l’a passée dans cet univers au point qu’il en était devenu banal et qu’elle ne s’était jamais imaginée elle-même devenir artiste et suivre les pas de ses aïeuls.

Pourtant, après un BAC ES, elle tente le concours des beaux-arts d’Orléans et alors qu’elle est avant-dernière sur la liste d’attente, une place se libère, la sienne. Je lui demande donc ce qui l’a poussé à passer ce concours. Elle me répond : ma grand-mère. Une grand-mère qui était un modèle et qui l’a toujours encouragé à développer sa créativité. « Elle voyait peut-être quelque chose en moi que je ne voyais pas ». C’est cette même grand-mère qui, dès ses 12 ans, l’emmène au musée et lui fait découvrir des expositions qui marqueront particulièrement Mélissa.

Celle de Pierre Soulages notamment, où elle reste bouche bée devant un imposant aplat de peinture outre noir happant la lumière. Emerveillée. « C’est une des premières claques d’exposition que je me suis prise dans la gueule ». Elle garde encore le souvenir de ce noir intense qui lui a fait prendre conscience des couleurs et de la lumière. Elle garde encore avec elle cette citation de Soulages : « C’est ce que je fais, qui m’apprend ce que je cherche ». Cette phrase résume d’ailleurs plutôt bien le parcours de Mélissa. Ce n’est pas une vision précise de ce qu’elle souhaite être, de ce qu’elle cherche, qui l’accompagne dans ses choix. Elle se laisse guider par son environnement extérieur tout en se maintenant dans l’action, dans le faire.

« Je ne sais pas encore ce que je cherche. Peut-être moi, peut-être cette part d’universel que tu partages avec tout le monde sans le savoir. Quand tu en sais un peu plus sur toi, tu arrives un peu mieux à comprendre le reste. »

Toute son enfance, entourée par la création manuelle et artistique, Mélissa se laisse aller dans ce monde qui est le sien et celui de sa famille. Pareil pour le concours des beaux-arts, c’est sa grand-mère qui l’encourage à s’inscrire et la pousse sur ce chemin. Et c’est en saisissant cette opportunité et en travaillant pour la concrétiser, qu’elle est retenue et poursuit cette voie.  « A l’école de design, on me disait que je ne dessinais pas bien par rapport à d’autres. Et pourtant j’ai pris des cours au lycée, deux fois par semaine j’allais aux cours du soir aux beaux-arts d’Orléans. Mais arrivée à l’école, j’ai toujours ressenti que je ne dessinais pas bien … selon eux ». Malgré tout, le chemin se déroule tranquillement devant elle. Jusqu’à sa deuxième année d’études.

Le 12/12/12, ce plan linéaire est rompu. Son grand-père fait un AVC. Du jour au lendemain, cet homme sportif, dynamique et en bonne santé, se retrouve hémiplégique. Mélissa prend un électrochoc, tout se bouscule. Elle décide alors de partir pour le Brésil. Première fois de sa vie qu’elle prend une décision sans trop réfléchir. Cet évènement lui apprend à lâcher prise, à accepter l’imprévu, à accepter les virages sur son chemin. 

Son échange universitaire à Rio la fait grandir à toute vitesse. Choc culturel. En une année, elle a l’impression d’avoir beaucoup plus appris sur elle-même que toutes les années précédentes. Elle découvre une autre manière de vivre, de s’habiller, de manger. Elle observe une autre architecture, de nouvelles couleurs et surtout elle y redécouvre la lumière. Elle prend conscience de la puissance des rayons lumineux qui mettent en exergue les coloris des paysages et des objets. « Vivre à Rio, c’est vivre dans la couleur, dans la lumière, dans les couchers de soleil ». Cela lui rappelle la lumière du jardin de ses grands-parents. Près de l’eau, dans un village de Sologne, elle pouvait y observer l’ensemble du spectre lumineux, du lever au coucher du soleil. Elle repart avec cette lumière en elle. De retour en France, elle pose un nouveau regard sur ses études, qu’elle cristallise dans son mémoire de fin d’année :  Comment l’ennui amène à la contemplation et qu’est-ce la contemplation de la lumière apporte dans le quotidien ? A travers ce travail, elle prend conscience de ce qu’elle recherchait dans la création artistique : observer les détails par la lumière.

Son diplôme en poche, encore une fois elle se laisse guider par la vie. Elle obtient un poste de vendeuse et manager dans une boutique parisienne Fred Perry. Mais au bout d’un an et demi, elle commence à en avoir marre. « A un moment, je me suis dit “ça va, je n’ai pas un diplôme de cinq ans dans les pattes, pour finir manager de boutique“ ». Ce sentiment d’ennui signale le point de départ d’un Q qui bouge. Mélissa commence à regarder les offres d’emploi dans le domaine de la mode. Elle hésite. Son amie Fanny l’inspire. Dynamique, elle est plus autonome et même si elle travaille dur, elle a un métier qui lui plait et ça inspire Mélissa à se mettre un coup de pied au cul. Après quelques refus ou silences, Mélissa obtient un oui. Elle a une place de stagiaire pour une marque de parfum. Et alors qu’elle s’était toujours refusée à prendre un prêt, elle ose. C’était le seul moyen pour elle d’obtenir une convention de stage.

Mélissa pénètre donc dans le monde très fermé de la mode et tente de s’y faire une place. Mais, les on dit sont vrais : cet univers est violent. « Je me suis fait essorée ». Compétition, rumeurs, pression, fatigue, irrespect, sexisme. Elle n’en peut très vite plus. Lors de son dernier poste en tant que directrice artistique, elle se retrouve prise en sandwich entre les deux fondateurs, amants la nuit et ennemis la journée. Finalement, un accord est trouvé et une rupture conventionnelle est signée.

Cette rupture permet à Mélissa de souffler et de se remettre en question. Elle prend du recul. Elle comprend que l’industrie de la mode n’était pas en adéquation avec ses valeurs et ses envies. « Ça m’a dégouté de travailler pour des gens qui n’avaient pas les mêmes valeurs que moi. Découvrir les rouages des maisons que j’adorais m’a fait mal ». Et si ce questionnement débouche sur ce qu’elle fait aujourd’hui, c’est grâce à une personne en particulier. Oui, encore une fois, la vie lui apporte ce dont elle a besoin et Mélissa saisit cette aide précieuse qu’on lui tend. Elle rencontre son partenaire, lui aussi en pleine reconversion professionnelle dans le cinéma et ils décident de changer de voie en même temps. Il lui propose le rôle de set designer sur le tournage de son court-métrage. Et ça fait tilt.

« Ce qui me plait c’est raconter des histoires en créant des choses avec mes mains. Et c’est à ce moment-là que j’ai découvert qu’il y avait un métier pour faire ce que je savais et aimais faire ».

Cette expérience et le soutien de son ami lui donnent le courage d’affronter sa peur et de se lancer à son compte. « Bien sûr que j’avais peur. Je me suis déjà réveillée un matin avec une crise d’angoisse abominable ». Et depuis un an déjà, elle est freelance set designer.

Quand elle me raconte ce changement de vie, il me parait tellement simple. Je lui demande comment elle a fait pour surmonter sa peur. Elle me parle d’abord de sa famille : « On m’a toujours encouragé. On m’a toujours dit que si je voulais faire quelque chose, je le pouvais ». Puis, elle me parle de culot : « il faut oser ». Elle me confie qu’elle a appris à avoir cet aplomb par l’intermédiaire de son partenaire : « Il m’a donné ce truc qu’on donne aux garçons jeunes ». Et puis surtout, c’est une autre peur qu’il lui a fait affronter l’incertitude du freelance. Une peur qui la met en mouvement. Celle de terminer mère au foyer comme sa propre mère. Une image qui la rebute et la révolte : travailler, être indépendante, c’est prendre la revanche de sa mère.

Mélissa me précise que le doute reste tout de même omniprésent. Durant le confinement, lorsqu’elle a vu ses revenus quasiment nuls, elle s’est posée des questions. Mais au lieu de paniquer, elle a utilisé cette période pour prendre du recul, tout en restant dans l’action. Elle envoie des messages à son réseau et candidate à des offres pour se faire connaître et reçoit des réponses. Positives et négatives. Peu importe, ces retours lui donnent de la force. Oui, son travail intéresse quelques personnes, elle peut y arriver. Ces réponses positives lui donnent confiance, la rassurent.

Malgré tout, la peur de ne pas gagner assez pour payer ses factures et ses courses est toujours là. « Après le confinement, je ne savais pas du tout où on en était en France, tout le monde disait qu’il n’y avait plus de travail, je flippais trop en fait ». Alors, Mélissa met encore une fois son Q en mouvement et décide de postuler dans un nouveau tiers-lieu ouvert juste à côté de chez elle : le café Kimia. Elle y découvre un autre modèle centré sur l’écologie et la communauté locale. Et une autre manière de travailler : des horaires fixes, une équipe, des clients à servir, des ateliers à animer. Et elle aime ça. « Cette période de confinement, ça m’a permis de me dire “oui, il y a une autre manière de travailler“ et ça me va très bien de diviser mon temps entre temps de création et temps utile aux autres ».  

Aujourd’hui, Mélissa commence à trouver son rythme entre set designer et employée chez Kimia. Elle maintient notamment son équilibre en gardant deux jours de liberté par semaine. Deux jours où rien n’est prévu. Deux jours où le téléphone est oublié sur la table du salon. Deux jours où elle respire.

Finalement, si Mélissa a trouvé cet équilibre ce n’est pas seulement dû au hasard (ou au destin si tu préfères) :

·       Respire : Depuis toute petite, Mélissa a l’habitude de se retrouver seule, dans le silence, et à prendre du recul. Lorsqu’elle fait face à une période de changement, elle analyse et observe. Jamais elle ne s’est laissée embarquer par le flot, elle a toujours accepté délibérément de le suivre ou non. Elle reste ouverte aux opportunités et consciente de ses choix.

·       Découvre : Encore une fois, l’inspiration a fait partie de son éducation avec sa grand-mère comme modèle et mentor. Elle a su accueillir ces découvertes de Soulages au Brésil, jusqu’au court-métrage de son partenaire.

·       Ose : Depuis son voyage au Brésil, Mélissa a appris à mettre son cerveau rationnel un peu de côté et à se laisser aller à l’instinct. Elle ose prendre un prêt pour se donner les moyens de rentrer dans un univers qui l’intéresse depuis toute petite : la mode. Elle accepte de devenir set designer pour le court-métrage de son copain. Enfin, elle retient son souffle et créé son statut d’auto-entrepreneur. A chaque fois, l’ennui ou la peur sont ses moteurs pour se mettre en mouvement. Elle ne se laisse pas tétaniser. 

Le mot de la fin de Mélissa à toi :

« N’aie pas peur de te retrouver seul ».

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